A 7h ce lundi matin, Gildas Tchoumi est déjà sur le chemin de l’école. Inscrit en faculté d’éducation à l’université d’Ottawa depuis l’année passée, il espère finir ses deux sessions restantes afin de valider son diplôme. Pour lui, c’est le seul moyen d’avoir un emploi décent au Canada.
« Je m’étais déjà préparé à retourner aux études avant même d’immigrer au Canada. J’ai choisi l’éducation parce que c’est une profession que j’aime » confie le jeune homme.
Pourtant au Cameroun son pays d’origine, Gildas occupait un poste de responsable des ressources humaines dans une entreprise à Douala.
Il a choisi de se reconvertir afin de s’adapter à l’environnement canadien du travail.
« Je suis francophone et pour nous, trouver du travail en Ontario est difficile dans les premiers mois. On exige d’être bilingue. Pourtant les cours d’anglais ne suffisent pas à l’être, il faut du temps et de la pratique. Pendant ce temps, on peut rester là des mois sans rien faire » a-t-il expliqué.
C’est donc pour éviter de se retrouver dans une situation difficile que Gildas a préféré retourner aux études dès son arrivée. Célibataire sans enfant, il estime que consacrer deux années à une formation canadienne n’est pas un sacrifice.
« J’arrive dans un pays en tant que résident permanent. On me donne la possibilité de faire des études sans payer un rond mais en plus, on a une bourse pour se prendre en charge. Selon moi, c’est une chance extraordinaire » assure t-il.
En plus de ses études, Gildas a décroché un emploi dans la construction. Quand il n’est pas à l’école, il est sur les chantiers. Payé au salaire minimum, 17.80 CAD en Ontario, il avoue s’en sortir sans grande difficulté.
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Tout comme lui, ils sont nombreux les immigrants d’origine camerounaise qui décident de reprendre des études dès leur arrivée en Ontario. Au collège La Cité d’Ottawa, plus de la moitié des immigrants subsahariens sont camerounais.
Michel Kamga est l’un d’eux. Arrivé en 2025 avec sa femme et ses quatre enfants, il s’est tout de suite inscrit à une formation. Il a choisi un programme de deux ans en criminologie. Ce diplôme lui permettra dans quelques mois de trouver un bon emploi.
« Il y a des ouvertures dans ce secteur. Je pourrai soit travailler dans la sécurité privé ou tenter ma chance à la police. Il y a aussi des postes disponibles dans des organismes spécialisés » fait-il savoir.

Mais dans la famille, Michel n’est pas le seul à retourner aux études. Son épouse a elle aussi décidé de prendre des cours, mais en ligne. Ce qui lui permet aussi de s’occuper de leurs enfants.
« Les deux premiers sont déjà grands, il ne reste plus que mes filles. On a donc décidé avec madame qu’elle suive ses cours en ligne à temps partiel. Ainsi, elle pourra veiller sur la maisonnée » assure t-il.
En plus des allocations familiales, Michel et sa femme ont demandé le Régime d’aide financière aux étudiants de l’Ontario (RAFEO).
C’est un programme gouvernemental qui offre un soutien sous forme de bourse, de subvention et de prêt aux Canadiens et résidents permanents.
Ce qui leur permet de surmonter les défis financiers et d’acquérir les qualifications canadiennes nécessaires pour réussir leur intégration dans la société et le marché du travail ontariens.
« Avoir un diplôme canadien au Canada vous assure de trouver un bon travail. Avant de venir, j’ai pris des conseils d’amis et de devanciers. Tous sont unanimes. Retourner aux études est la meilleure chose à faire. Et donc on le fait » a ajouté Michel pourtant cadre dans son pays d’origine.
L’homme espère décrocher un emploi bien rémunéré à la fin de sa formation. Son épouse pourra aussi s’épanouir dans un domaine qu’elle aime bien, l’hôtellerie. Dans peu de temps, tout ceci ne sera plus qu’un lointain souvenir. Mais les choses ne sont pas aussi simples pour tout le monde.
La réalité cachée du RAFEO
Bien que l’aide couvre les droits de scolarité, les coûts des manuels, des fournitures spécialisées, des assurances étudiantes et des frais accessoires sont en constante augmentation et peuvent facilement dépasser l’estimation faite par le programme.
Le montant de l’aide du RAFEO est basé sur une évaluation des besoins financiers après avoir déduit une contribution financière attendue de l’étudiant et, le cas échéant, de ses parents ou de son conjoint. Il ne prend donc pas en compte certaines réalités.
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Et cela, Wilfried Tankeu l’a appris à ses dépens. Le jeune homme s’est inscrit dans un programme d’un an au collège La Cité dès son arrivée au Canada. Il envisageait, en plus de l’aide, de trouver du travail afin de s’occuper de sa famille restée au Cameroun. Mais le plan n’a pas fonctionné.
« J’ai du mal à trouver du travail et je ne peux pas uniquement vivre de l’aide. J’ai une femme et trois enfants qui dépendent de moi. Je dois leur envoyer de l’argent chaque fin du mois » , confie-t-il.
Selon ses calculs, Wilfried se retrouve avec moins de 1000 CAD par mois soit environ 400.000 FCFA. Il doit envoyer la moitié de cette somme à sa famille.
« Sincèrement, je ne m’en sors pas. Cela fait déjà plus de trois mois que je cherche du travail en vain. Le RAFEO ne suffit pas mais on n’en parle pas » a-t-il ajouté.
Tout comme Wilfried, beaucoup de nouveaux arrivants qui ont déjà fait face à des coûts initiaux élevés pour s’établir sont financièrement essouflés. Le RAFEO n’est conçu que pour les frais de subsistance durant l’année scolaire, et non pour d’autres dépenses.

Le retour aux études, première étape d’une intégration réussie
La non reconnaissance des diplômes de l’étranger. C’est la raison la plus fréquente du retour aux études.
Les diplômes obtenus dans les pays africains, même universitaires, ne sont pas toujours automatiquement reconnus ou valorisés par les employeurs ou les ordres professionnels canadiens.
Pour exercer des professions réglementées, enseignant, médecin, ingénieur, comptable ou infirmier par exemple, l’immigrant doit généralement obtenir une accréditation ou un permis d’exercice délivré par l’ordre professionnel de la province.
Cela exige souvent de suivre des cours de mise à niveau, des stages obligatoires, voire de refaire un diplôme complet.
Abel Pli est le président sortant de l’Association de la diaspora africaine du Canada. Selon lui, les nouveaux arrivants africains retournent pour la plupart aux études suivant les conseils de leurs devanciers.
« Ce n’est pas inhérent aux Camerounais uniquement. La plupart de nos compatriotes retournent aux études quand ils arrivent au Canada. Car il y a ce qu’on l’appelle l’expérience canadienne ou québécoise. Et quand on arrive, on ne l’a pas donc ils préfèrent retourner aux études pour avoir un diplôme et ça marche. Ce n’est pas forcément dans leur domaine d’activité mais ils réussissent à trouver un bon boulot et à s’intégrer » a-t-il observé.
En tant que président du conseil d’administration du Réseau des Entrepreneurs Ivoiriens du Canada (REICA), Abel Pli révèle que la communauté camerounaise se distingue surtout par l’entrepreneuriat. Il avoue être admiratif de leur courage.
« Ce qui caractérise la communauté camerounaise, c’est leur capacité à entreprendre. Elle est reconnue pour cela. Les Camerounais ont une prise d’audace élevée et les affaires leur réussissent. Ils se réunissent aussi facilement autour d’intérêts communs. Nous mêmes Ivoiriens avons copié des initiatives de la communauté camerounaise » reconnaît-il.
Le retour aux études, souvent par des programmes courts et ciblés, est la solution la plus structurée et la plus fiable pour la grande majorité des immigrants.
Cependant certains paramètres sont à prendre en compte avant de se lancer afin d’éviter des surprises désagréables.
Linda Bouabré




